Prix Afci 2017 – La concurrence des sentiments : une sociologie des émotions – Julien Bernard

« Nous sommes désormais inscrits dans une société émotionnelle pour une longue durée où désormais les sentiments devenus valeurs marchandes se font concurrence bien au-delà de nos personnes ». Au travers de nombreux exemples puisés dans la sphère politique, la scène médiatique ou au coeur de la famille, Julien Bernard nous amène à faire le « pas de côté » nécessaire pour mieux réaliser que l’entreprise n’échappe pas à la règle de cette concurrence des émotions. Son ouvrage nous rappelle avec force que l’entreprise est, elle aussi, un lieu social où se fabriquent, vivent et souvent se bousculent des émotions.

Au côté de l’intelligence artificielle, l’intelligence « émotionnelle » s’annonce comme l’un des prochains grands sujets de l’entreprise. En témoignent les études internes, toujours témoins fidèles des tendances prisées par les directions générales, qui amorcent un timide virage. Paradoxalement, alors que les émotions étaient au cœur des thématiques des enquêtes menées auprès des salariés : la motivation, l’engagement, la reconnaissance, la qualité de vie au travail ou encore le fait religieux…, les sentiments (hormis les plus négatifs, signaux d’alerte de risques psycho-sociaux) semblaient peu écoutés. Les émotions paraissent - enfin ? - pointer leur nez dans les demandes d’études qui nous sont adressées : le « bien-être », le « bien vivre », l’envie, le plaisir comme autant de leviers prometteurs d’une relation durable et renouvelée des salariés à leur entreprise.

Le livre de Julien Bernard tombe à point nommé pour redonner toute leur place aux émotions dans l’entreprise. Précieux par son approche pédagogique et son introduction aux grands courants sociologiques, il donne à voir en quoi la sociologie peut être un outil puissant de compréhension de la mécanique des émotions. À la suite de travaux des grands sociologues américains, notamment l’oeuvre d’Erving Goffman sur les formes de maîtrise des émotions dans les interactions, Julien Bernard démontre l’intérêt qu’il peut y avoir à analyser sociologiquement les émotions ou à les prendre en considération pour expliquer les actions sociales à l’oeuvre dans le collectif de travail.

La sociologie nous enseigne que l’entreprise est bel et bien « une fabrique sociale des émotions », un lieu où se construisent des normes émotionnelles qui nous contraignent, au travail comme en société, à mettre en adéquation nos sentiments avec les sentiments socialement valorisés. Elle nous apprend, en replongeant avec délice dans Les rites d’interaction de Goffmann, qu’il existe un langage des émotions, que ces dernières s’ajustent dans toute interaction, y compris professionnelle. Et que tout collectif humain joue sur et avec les émotions.Et si les émotions sont « fabriquées », modelées par l’appartenance à un groupe social et reliées à une histoire collective, à leur tour elles « fabriquent » également.

La relecture attentive de Durkheim par Julien Bernard nous rappelle que, même réticent à analyser les émotions – qu’il rangeait plutôt du côté de l’individu –, le grand sociologue français pointait déjà la fonction sociale des émotions et leur pouvoir de souder le groupe. Julien Bernard ajoute que « parce qu’elles peuvent être un moteur de nos engagements – et parce que leur énergie peut être orientée et canalisée par les groupes sociaux… les émotions sont créatrices de changement social ».

Apprivoiser le langage des émotions, les normes émotionnelles en jeu, les interactions et les jeux de forces qui les modifient paraît donc aujourd’hui au coeur de nos métiers de communicants… ou de sondeurs. Pour comprendre les ressorts des vertus des émotions dans la motivation, la reconnaissance, le lien à l’entreprise ; pour, aussi, déceler les risques à trop vouloir orienter et
normer les émotions au travail ; enfin pour – et ce n’est pas le moindre bénéfice à faire un détour par la sociologie des émotions –… accompagner le changement.

 

Delphine Martelli Banegas, directrice du département corporate d’Harris interactive,
membre du jury du Prix Afci 2017

 

Issu des cahiers de la communication n°41