Edgar Morin, aux risques d’une pensée libre

Revue Hermès n°60, 2011

La revue Hermès vient de consacrer un très intéressant numéro spécial à Edgar Morin à l'occasion de ses 90 ans et de ses 60 ans au CNRS. D’un côté ce numéro réunit un ensemble de contributions autour de cet intellectuel foisonnant qui a transcendé les disciplines en empruntant aussi bien à la sociologie, à la philosophie qu'à la biologie ou à la cybernétique.

De l’autre, cette publication constitue un hommage bienvenu de la part d'une revue des sciences de la communication à celui qui en a été un des pères fondateurs en France avec le sociologue Georges Friedmann et le sémiologue Roland Barthes. La carrière d'Edgar Morin est, à vrai dire, fascinante tant il a emprunté de chemins et ouvert de voies, au point que certains ont pu lui reprocher une sorte de vagabondage intellectuel. Le point de convergence aujourd'hui de cette pensée-monde, c'est autour de la notion de complexité qu'il faut sans doute le chercher. Dans une filiation vivante avec Héraclite, Pascal, Hegel, Marx, mais aussi plus près de nous avec des scientifiques tels que Von Foerster ou avec l'école de Palo Alto, Edgar Morin a mis la complexité au centre de sa réflexion. « Selon moi, la vérité ne peut émerger qu'à travers la contradiction », note-t-il dans un long entretien avec Dominique Wolton.

La fécondité de sa pensée est à chercher de ce côté-là, dans une approche dynamique des contraires. « J'ai toujours rencontré les contradictions dans mes aventures de connaissance et j'ai toujours eu besoin de relier des savoirs séparés ». Dès lors, on comprend mieux que pour appréhender le complexe, il se soit situé dans une démarche transdisciplinaire illustrée avec force dans son oeuvre majeure La Méthode qui comprend six ouvrages publiés entre 1977 et 2004. Dominique Wolton constate que le travail d'Edgar Morin procède d'« un humanisme scientifique et d'une acceptation des chemins tortueux de la créativité, rarement revendiqués par le monde académique qui ne reconnaît pas toujours le poids de l'intuition et du hasard ».

La belle mise en perspective qu'offre ce numéro d'Hermès est une incitation aussi à relier les travaux d'Edgar Morin avec les questions de la communication aujourd'hui. À la fois parce qu'il est un de ceux qui ont ouvert en France la voie aux recherches en sciences de la communication, mais peut-être surtout parce que la communication a beaucoup à voir avec la complexité. « La communication fait partie de la complexité de tout ce qui est organisation sociale. Et toute communication comporte le risque d'erreur. L'organisation vivante est un système de communication ». D'où, selon lui, un enjeu fondamental en communication: la compréhension. Edgar Morin dit d'ailleurs qu'« elle est à la fois la fin et le moyen de la communication humaine ».

Jean-Marie Charpentier

Cahier de la communication interne n°29