Note de lecture : La faillite de la pensée managériale, François Dupuy

Éditions du Seuil, 240 pages

François Dupuy continue de tracer le sillon de sa critique du management dans les grandes entreprises à partir des grilles de lecture de la sociologie des organisations, dans le droit fil de son maître Michel Crozier. Vous avez aimé Lost in management 1, vous allez adorer l’opus n°2. Le sociologue n’y va pas de main morte… Sa thèse : les dirigeants des grandes entreprises, les grands cabinets-conseils et les business schools qui forment leurs cadres n’ont pour seul outil d’analyse de la réalité des entreprises que « le référentiel dominant ». Celui-ci «  n’est pas celui de la connaissance élaborée, mais bien celui de la connaissance ordinaire, de la rhétorique mortifère du concret et du sentiment partisan  ».

Dans le premier volume, François Dupuy s’était focalisé sur la tentative des dirigeants de « reprendre le contrôle des organisations par la voie de la coercition », en gros, sur ce qui ne va pas. Dans celui qui vient de paraître, il montre pourquoi ça ne va pas en démontrant « le mécanisme par lequel la pensée managériale conduit les dirigeants, par le biais de décisions paresseuses, dans des impasses aux conséquences très concrètes ». Les erreurs de fond de la pensée managériale ? La confusion entre structures et organisation, la méconnaissance « dramatique » des phénomènes de pouvoir, les erreurs de raisonnement sur les notions de valeurs ou de confiance au travail, sur le changement des structures en produisant toujours plus de règles et de procédures… que les acteurs s’ingénient à contourner de plus belle (cercle vicieux croziérien bien connu…), sur les prises de décision volontaristes sans se soucier de leur mise en œuvre. François Dupuy, pourtant « conseiller habituel des Princes », a des mots très sévères pour fustiger l’inculture dans les entreprises et la paresse intellectuelle des dirigeants. Il constate une « inculture particulière… qui concerne la profonde méconnaissance des acquis de base des sciences sociales concernant la vie collective, la vie des organisations et les phénomènes qui les traversent ». Pour lui, les dirigeants ne se réfèrent qu’au « sens commun » pour diriger des organisations pourtant complexes.

Écrit avec des mots compréhensibles par tous, ce livre est illustré d’une multitude d’exemples. Il raconte la faillite de ce que l’on a du mal à qualifier de « pensée managériale ». Il faudrait plutôt parler de « vide de la pensée ». Comment se fait-il, s’interroge François Dupuy, que les découvertes des sciences sociales, datant de dizaines d’années, sur le fonctionnement des entreprises demeurent inutilisées, aux dépens de leur performance et surtout des personnes qui y travaillent ? Le sociologue en appelle à « la culture générale (scientifique) ». On n’imagine pas que l’on confie la construction d’un pont à quelqu’un qui ignorerait les lois de la physique et les arcanes de l’ingénierie. C’est pourtant ce que l’on fait en confiant la direction des entreprises à des dirigeants et managers qui n’en ont qu’une connaissance « ordinaire ». Les critiques du sociologue sont cinglantes sur des ignorances de haut niveau qui déroutent. Ainsi, la doxa - diffusée par les écoles de management et les grands cabinets, à grands renforts de « benchmarks » - sur la coopération et l’engagement des salariés, nécessaires (plus que jamais) aux entreprises affrontant la concurrence internationale, prône toujours le recours à la conviction et aux stratégies de communication. En ignorant au passage superbement le B.A.-BA du pouvoir dans les organisations (différent de ce qu’en disent les structures), de la notion « d’intelligence de l’acteur » et de la théorie de la décision de March et Simon. On trouvera les mêmes remarques sur « l’intérêt général », les « processus de changement », « la confiance », « le terrain », « la culture ». Dans le domaine de la direction des entreprises et des organisations, la « connaissance ordinaire » a un coût, dit François Dupuy. Il est élevé pour les hommes et l’efficacité des entreprises.

Jacques Viers,
vice-président de l’APSE

Cahier de la communication interne n°36