Indiscipliné, Dominique Wolton

Odile Jacob, 2012, 452 pages

Ambitieuse entreprise que d’élaborer une anthologie de trente-cinq années de publications scientifiques d’un même auteur. Mais, au-delà du risque de dispersion, de contradiction ou de répétition, il y a dans cet Indiscipliné deux incontestables intérêts: celui de faire le point sur une pensée originale et claire qui transcende les effets de mode dont souffrent souvent les écrits sur la communication, et celui de voir s’élaborer cette pensée dans l’atelier du chercheur, au plus près de la « paillasse » sur laquelle il dépose au fil des ans les sujets à étudier.

Le titre, pour commencer, témoigne tout à la fois de sa posture décalée; illustrée notamment par son inlassable dénonciation du «mythe internet […] Attila qui détruit tout sur son passage » et de la confiance aveugle dans la technique; et de cette « obligation » de penser la communication au croisement des sciences humaines et sociales, de la sociologie à la linguistique, de l’économie aux sciences politiques.

Dominique Wolton reprend ici les grands thèmes qui ont jalonné sa carrière de chercheur: le couple, la famille, le syndicalisme et l’organisation du travail, les médias, l’espace public et la communication politique, l’information et le journalisme, l’internet et la société de l’information, la connaissance, l’Europe, la mondialisation… Au total, une soixantaine de contributions coiffées pour l’occasion d’une introduction qui les remet dans leur contexte et d’un appendice, les enjeux théoriques contemporains, qui réactualise la réflexion.

On y puise régulièrement des réflexions prémonitoires, par exemple celle relevée dans un texte de 1978 à propos de la mise en place des réseaux techniques de communication sur le lieu de travail : « La rationalisation de la communication risque de liquider […] la trame fragile des relations interpersonnelles puisque souvent le plus important se lit dans les interstices des gestes et des mots… Une solitude dans le travail peut donc résulter de la « déprivatisation » et de la professionnalisation des échanges, de la disparition de la présence physique des autres, avec lesquels on communique à distance. […] La grande rupture […] porte sur la modification du rapport au temps et à l’espace dans la situation de communication, pour des outils qui évacuent l’infraverbal, favorisent un seul mode de relation et accentuent finalement la confusion entre communication et échange de messages ». Mais probablement est-ce la dernière partie la plus essentielle, dans laquelle il revient sur ses travaux récents concernant la distorsion entre information et communication et met au premier plan le défi de la cohabitation.

C’est la question centrale : comment cohabiter pacifiquement dans un monde devenu tout petit, transparent, où les différences, grâce aux techniques, sont plus perceptibles que les ressemblances. L’enjeu pour la communication n’est plus de transmettre ni de partager mais bien de négocier en prenant en compte plus que jamais la question de l’altérité.

Philippe Olivier

Cahier de la communication interne n°30