La fatigue des élites

La fatigue des élites
François Dupuy,
Seuil 2005, 96 pages

Les élites sont fatiguées, entendez celles des (grandes) entreprises capitalistes, les cadres au sens large, ceux qui ont mission de manager, les intermédiaires entre les Directions et l’ensemble des salariés. Les messagers et les gardiens du capitalisme, n’y croiraient donc plus ! Ils se désinvestissent, résistent, fuient, stressent. Ceux dont on pensait qu’ils joueraient toujours avec, commencent à jouer contre.

Le capitalisme mourra-t-il d’une baisse tendancielle du taux de motivation ? se demandait un journaliste. Il semble bien que nous prenions le chemin de ce scénario-catastrophe qui s’amorce au coeur même du système. C’est le constat sans appel qu’établit François Dupuy, sociologue, qui enseigne aussi dans les business schools en Europe et aux E-U.

Ses commentaires devraient intéresser au plus haut point les communicants internes. Les managers ne sont-ils pas, leurs partenaires privilégiés ? Pourquoi sont-ils, en fait, si réticents et piètres alliés ?

En cause, les transformations de l’organisation du travail depuis quelque vingt ans. Structures matricielles et fonc-tionnements en projet, organisations coopératives, dégra-dent les conditions psycho-sociales du travail : protections sociales et relations entre les Hommes, confrontations et la façon de les réguler. De ce point de vue, L’OST garantis-sait une paix royale. Aujourd’hui les autres, clients, actionnaires et... collègues, sont de retour ! Les premiers exercent des contraintes permanentes et fortes. Avec les seconds, il faut faire équipe et coopérer, source inépuisable de stress et de pression  La critique de ce dernier point paraît essentielle à l’auteur. Rarement évoquée, la relation aux collègues est selon lui, la plus problématique, la plus porteuse de tensions, celle qui révolutionne les conditions effectives de travail. Ses analyses pourraient nourrir d’utiles réflexions s’agissant du discours sur la coopération dont on se prévaut à l’Afci.

Plus profondément, l’entreprise a changé de finalité implicite. Il était admis qu’elle fonctionnait avant tout pour ceux qui y travaillaient, les actionnaires et les clients passant après  cette logique s’est aujourd’hui renversée. Les clients dominent ainsi que les actionnaires. La qualité des produits/services et la réduction des coûts deviennent les maître-mots, avec leurs conséquences sur la vie au quotidien. Le fonctionnement en termes de loyauté-protection est remplacé par celui de concurrence-évaluation ; la logique de contrat remplace la logique de l’honneur.

Bref, le contrat implicite de travail est rompu. Comment les cadres pourraient-ils, dans ces conditions, tout-à la fois subir ces tensions contradictoires et les approuver, les comprendre et les expliquer à leurs équipes, comme on le leur demande ?

On comprend qu’ils résistent et tentent de recréer un minimum de confort au travail, zones de paix personnelles, espaces de non-dépendance et de non-confrontation.

Mais, ce mal-être n’est pas pris en compte à l’intérieur, signe d’un profond désarroi devant un phénomène qui inquiète mais face auquel on est démuni. On préfère le médicaliser, ce qui évite de le poser au plan de la gestion de l’entreprise et de la responsabilité des dirigeants. Quoi d’étonnant que les artistes, les romanciers, les cinéastes, s’emparent du phénomène ?

En outre, puisqu’on offre (dans les entreprises) de moins en moins de possibilités de se réaliser par le simple fruit d’un travail normal et équilibré, on y utilise de plus en plus des mots et des slogans qui n’ont guère de sens concret pour ceux à qui ils sont destinés.

L’auteur mène d’éclairantes analyses sur les errements du management, les échecs de la formation permanente, la vacuité du discours managérial qui aboutit à ce que les mots, mais aussi la parole elle-même, perdent leur sens, générant chez ceux qui les écoutent à la fois cynisme et désarroi.

RdB

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