Le silence et la parole contre les excès de la communication, Philippe Breton, David Le Breton

éd. Arcanes, 2009, 115 pages

Les deux auteurs, professeurs d’université à Strasbourg et chercheurs au laboratoire CNRS Cultures et Sociétés en Europe, font un même diagnostic des excès actuels de la communication. La parole, trop souvent manipulée ou brisée par les puissants, reste sans écho et les autres réussissent mal à la prendre; combien de sans-voix dans nos démocraties ! La parole du pouvoir inhibe le pouvoir de la parole. Par ailleurs la parole ne s’est jamais autant qu’aujourd’hui déployée, par le moyen des techniques et des médias en évolution rapide, internet, portables, télévision, etc. « Pour les plus de quarante ans le monde est devenu méconnaissable » et les repères humanistes volent en éclat.

Le silence tend à disparaître de l’environnement social. Le bruit gagne du terrain, la parole ne fait plus sens et tend à devenir inaudible. Insignifiance et bourdonnement. Il s’en suit que le dialogue intérieur, communication de chacun avec lui-même, est parasité, neutralisé parfois ; « difficile de trouver les conditions d’une intériorité ». Peut-on parler sans se taire et donc sans écouter l’autre? Peut-on penser dans le bruit ? Quoi d’étonnant si la violence prolifère au quotidien, même dans la vie privée? « L’Autre, quel que soit son visage, devient une menace » ; la « réserve de méfiance » prend une dimension inquiétante.

Comment agir pour réduire ce bruit qui empêche de s’entendre, redonner confiance et retrouver des lieux de parole? À ce constat, le livre apporte des réponses sous la forme d’un dialogue dont la préparation a pris plusieurs années. « La lenteur et la présence au monde en étaient les principes conducteurs. La confiance également ». Bref, une rencontre amicale et intellectuelle à partir de points de vue différents : l’un, David, se fait l’avocat du silence matrice de la parole, l’autre, Philippe, celui de la parole, source de tout l’être. Une même foi les anime, « privilégier l’espoir dans l’homme contre le cynisme ambiant, réaffirmer des valeurs là où la post-modernité ne voit que du faux-semblant des masques, de la stratégie, des comportements déjà en partie clonables ».

Il s’agit, on le devine, d’un livre à méditer ; lire une page ou deux… le déposer, le reprendre. Non qu’il soit difficile à comprendre mais il introduit à un espace inhabituel et rare, un essentiel en amont des techniques, des outils et des méthodes de communication, des comportements et des postures. Livre de sagesse, il renoue avec une pratique aux origines de la philosophie grecque, celle de la conversation et de la déambulation… Le lecteur est invité à parcourir plusieurs thèmes : la conversation, la communication, la rencontre, l’écriture, la violence, le corps, le sacré, l’indicible, l’intériorité, la mémoire.

À l’appui de leur cheminement, les auteurs convoquent de suggestives sources documentaires puisées dans leur vaste érudition. N’ontils pas publié chacun plus de vingt ouvrages dont certains ont été présenté dans les Cahiers. Bref, un livre nourri de parole vive et de silence, animé d’une foi en l’homme, branché sur nos problèmes de communication les plus quotidiens qu’il fait mieux comprendre. À lire et à relire.

 

 

Robert De Backer

Cahier de la communication interne n°27