Les défis de l’interculturel ou « l’intelligence de l’autre »

Michel Sauquet et Martin Vielajus, l’un et l’autre consultants et enseignants à Sciences Po, ont publié récemment un ouvrage, L’intelligence interculturelle (éd. Charles Léopold Mayer) qui explore les différents ressorts des représentations culturelles dans la société ou dans le monde du travail. L'Afci les a rencontrés.

Les tragiques attentats du début de l’année 2015 montrent combien notre société est traversée de tensions et de violences qui ont à voir avec des représentations différentes du « vivre ensemble ». Et cela même, au-delà du fait religieux…
Michel Sauquet : Ces événements dramatiques représentent d’une certaine façon une bataille des sacrés. Des sacrés décrétés inviolables de part et d’autre. D’un côté, le sacré décrété inviolable du prophète et de l’autre celui, également décrété inviolable, de la liberté d’expression. Cette situation exacerbée, et aux conséquences extrêmes, fait apparaître plus largement des phénomènes d’ignorance mutuelle qu’on retrouve sous différentes formes dans la société. L’intellectuel palestinien Edward Saïd considérait, il y a quelques années déjà, que l’on n’est pas tant dans un « choc des civilisations » que dans un « choc des ignorances ».

Comment définir «  l’intelligence interculturelle » que vous prônez ? Que représente au fond cette dimension interculturelle ?
Michel Sauquet : C’est à la fois une posture et une méthode. La posture revient à faire crédit a priori à l’autre d’avoir une logique, une cohérence. Même si on ne la comprend pas, il s’agit de se la faire expliquer avant de juger. On n’est pas là dans la morale, mais dans l’exigence du vivre ensemble. Et cela appelle, au départ tout au moins, une sorte de « suspension de jugement ». Avant de juger, il s’agit de comprendre. Et n’oublions pas que si l’autre est parfois indéchiffrable pour nous, nous pouvons l’être tout autant pour lui. La réciprocité sur ce plan est souvent complète. L’intelligence interculturelle, c’est aussi une méthode consistant à prendre du recul par rapport à nos évidences, nos mots, nos stéréotypes. Elle est à la fois un questionnement et une négociation socioculturelle pour prendre en compte le point de vue de l’autre. Cela suppose, dans les institutions notamment, de passer de la logique du « ou » (c’est l’un ou l’autre) à une logique du « et » (avec nos différences, on peut trouver ensemble des repères communs pour vivre et travailler ensemble). Pour autant, il n’y a pas de kit de résolution des problèmes interculturels. Il y a, et c’est déjà beaucoup, des expériences. C’est sur elles que l’on s’appuie pour avancer.

Martin Vielajus : Dans des situations de gestion d’équipes multiculturelles ou d’expatriation, on ne peut jamais vraiment comprendre complètement et entièrement ces cultures différentes de la nôtre avec lesquelles nous devons travailler. En revanche, on peut trouver les bonnes questions à se poser dans une situation d’écart et d’incompréhension en faisant crédit à l’autre qu’il a ses raisons que notre raison ignore. Cette démarche de questionnement est aussi une démarche-miroir. Questionner les réflexes et les représentations de l’autre nous apprend beaucoup sur nous-même, sur notre propre rapport au temps et à l’espace, sur nos logiques, sur nos manières de communiquer, etc. Nous voyons bien dans les formations à l’interculturel combien le retour à soi est important pour caractériser la culture d’en face. En vérité, l’interculturel est aussi et surtout une forme d’auto-questionnement.

Comment tirer parti notamment dans le travail et l’entreprise des façons différentes de voir le monde aujourd’hui ?
Michel Sauquet : On est en train de s’apercevoir que bien gérer la différence est source de productivité. Les logiques de culture et de politique uniformes sont sans doute en recul, même s’il en reste plus que des traces. D’un strict point de vue d’efficacité productive, on voit bien le parti à tirer d’une articulation unité/diversité. Je le constate dans des secteurs tels que les hôpitaux, les universités, la justice ou encore dans le champ des ONG : Pierre Micheletti, ancien président de Médecins du Monde, parlait par exemple d’une nécessaire désoccidentalisation de l’action humanitaire.

Martin Vielajus : Se pencher sur la question interculturelle, c’est une manière de réfléchir sur soi, que l’on soit un individu, un groupe, une entreprise, un pays. Bien comprendre le rapport au travail d’une zone culturelle à l’autre est par exemple très enrichissant pour nous-mêmes. La part respective des différentes motivations possibles au travail varie : entre gagner sa vie, réussir, progresser socialement ou rechercher des relations humaines et un cadre social dans lequel s’intégrer, le curseur peut être placé de manière différente d’un individu ou d’un groupe à un autre, d’un pays ou d’une zone à une autre. Même chose pour la conception de l’efficacité : la différence est forte entre des conceptions occidentales de l’efficacité centrées sur la mise en œuvre de moyens appropriés en vue d’une fin précise et d’autres conceptions (notamment celle de la tradition chinoise) qui engagent plutôt à « laisser venir » et à tirer parti des événements, non pas en s’opposant à eux mais en se laissant porter par eux.

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Ce texte est extrait d'une interview publiée dans le dossier spécial "Faire société en entreprise" du n°36 des Cahiers de la communication interne (juillet 2015). Cette revue peut être commandée en ligne, au tarif de 25 € le numéro.