Nous étions des êtres vivants, Nathalie Kuperman

Roman. Gallimard 2010, 203 pages

« Nous étions des êtres vivants », l’idée du titre est venue à Nathalie Kuperman, un matin sur la ligne 1 du métro. Auteur de nombreux livres pour enfants et de scénarii de BD, elle rejoignait son lieu de travail, une entreprise spécialisée dans la presse jeunesse, comme celle mise en scène dans son dernier roman, le quatrième, tous publiés dans la collection blanche de Gallimard. Elle connaît donc le monde qu’elle décrit, de l’intérieur. S’agissant des romans sur l’entreprise, ce n’est pas fréquent.

Voici l’histoire: « Mercadier presse », une cinquantaine de salariés motivés et compétents ; un microcosme bien huilé, de bons produits, mais on perd de l’argent, on « pisse du cash ». Et voici qu’après une trop longue attente, « une année entière que nous étions en vente », « alors que nos habitudes avaient repris le dessus et que nous continuions à travailler comme si rien ne devait advenir, on nous a réunis »… pour annoncer le rachat. Entrée en scène de Monsieur Paul Cathéter, le repreneur. Une mauvaise réputation le précède: vulgaire, brutal, méprisant, adepte des « méthodes américaines » ! Mercadier va devoir quitter ses « locaux historiques », intégrer des lieux exigus ; les départs de salariés vont se succéder. « Retourner à l’espoir n’était pas chose simple ».

Telle est la trame du roman qui se présente comme une succession de monologues tenus par quelques personnages clés, interrompue par le « choeur » des salariés à l’instar des tragédies grecques. Aucune issue en effet ; le radeau de la Méduse! « Tous dans le même bateau, agrippés les uns aux autres avant de nous quitter pour toujours ». Chacun et chacune, beaucoup de femmes dans cette entreprise de presse, réagit à sa manière, médiocre. Ni héros, ni saints. Certains ambitionnent de décrocher un nouveau poste, jeux d’ego, d’autres se vengent, maladies psychosomatiques, jalousies, on se protège. Un corps social de sans grades, banal comme souvent, qui se délite. Ni lutte ni solidarité, sauf, tout à la fin, un sursaut de résistance qui aboutit à un fou-rire « des filles pliées en deux, un rire chaotique et dévastateur » … et se termine par « une longue plainte triste à en mourir ».

C’est le dernier paragraphe. Le style est fluide, varié, musical ; un « chant de notre époque » indique l’encart de présentation. C’est souvent drôle ou risible, quoiqu’empreint de tendresse.

Loin de Zola, de Balzac, de Pilhes ou « Des vivants et des morts » de Mordillat, on est dans l’air de notre temps : des individus plus préoccupés d’eux-mêmes que de lutte et de résistance. Ils « étaient des êtres vivants » quand tout fonctionnait bien; au bord du néant social, les voilà presque morts, convaincus que l’absurdité du système rend vaine toute lutte.

Ce roman permet de jeter sur l’entreprise un autre regard. Il fait apparaître ce que les enquêtes d’opinion ou les analyses sociologiques montrent mal, la vie parallèle dont est tissé l’organigramme, faite d’émotions, de vivre ensemble, de résistance à la rationalité des managers, de relations plus ou moins chaotiques, de destins individuels, d’imaginaires, de perceptions différentes. Un salutaire exercice d’empathie.

 

Robert De Backer

Cahier de la communication interne n°27