La Communication au long cours Conversations sur les sciences de la communication
La Communication au long cours Conversations sur les sciences de la communication, Yves Winkin et Jean-Marie Charpentier, C&F Éditions, 2025
Ne vous laissez pas abuser par le sous-titre de ce livre, trompeur de mon point de vue et ne le plaçant pas à sa juste valeur. Loin d’une conversation badine sur l’état de l’art des sciences de la communication entre un professeur et chercheur émérite Yves Winkin et un praticien hors pair, Jean-Marie Charpentier, j’ai découvert et appréhendé ce livre d’entretiens rigoureusement menés comme une contribution importante, majeure -n’ayons pas peur des mots- en matière d’histoire des idées. D’ailleurs en fin d’ouvrage, une phrase résume bien l’ambition réelle de ces échanges, celle « de restituer une histoire orale d’un moment des sciences francophones de la communication et celui de leur institutionnalisation ».
Trois grandes raisons ont nourri mon enthousiasme de lecteur :
Tout d’abord, pour avoir lu le premier ouvrage d’Yves Winkin La Nouvelle communication (Le Seuil) pratiquement à sa sortie au début des années 1980, j’ai découvert avec intérêt les coulisses d’une histoire éditoriale qui éclairent le succès mais également les incompréhensions à la naissance d’une nouvelle discipline. Pour rappel, cet ouvrage offrait une belle introduction aux travaux de penseurs d’outre-atlantique (Edward T. Hall, Gregory Bateson, Ervin Goffman, Ray Birdwhistell et Paul Watzlawick entre autres), une vraie plateforme théorique propice au développement d’un champ de recherche émergent en France alors, l’anthropologie de la communication.
Or, nombreux furent celles et ceux qui à l’époque -et ce fut mon cas- reçurent cet ouvrage par le prisme des professionnels en psychologie, l’école de Palo Alto offrant des grilles explicatives, en matière de thérapie familiale par exemple, complétant ou enrichissant l’héritage freudien. On apprend ainsi comment Jean-Luc Giribone, assistant de François Wahl, directeur de collection aux éditions du Seuil, sous influence lacanienne, conseilla à Yves Winkin d’enrichir son projet éditorial par la présentation des travaux de l’école de Palo Alto, ce qui explique pour partie la double réception de l’ouvrage par les psychologues dans un premier temps et, au plus long cours, par les professionnels de la communication.
Ensuite, Yves Winkin délivre aujourd’hui avec pédagogie une mine d’informations sur la circulation des idées et des concepts entre les Etats-Unis et l’Europe, sur le rôle clé des passeurs de chaque côté de l’Atlantique. A lire ces entretiens, on découvre par exemple un Bourdieu, « le plus américain des sociologues français », facilitant la mise en relation avec les intellectuels nord-américains. Cette mise en perspective permet de mieux saisir les enjeux épistémologiques d’une nouvelle discipline, l’anthropologie de la communication, dont la définition a été élaborée par l’un des maîtres d’Yves Winkin, l’ethno-linguiste Dell Hymes. L’anthropologie de la communication ne se réduit pas seulement, nous rappelle Yves Winkin, aux effets du langage verbal mais appréhende « le fait social total qu’est la relation ».
Enfin, j’ai été troublé par les réflexions raisonnées et lucides d’un théoricien et d’un praticien chevronné sur le métier des communicants, « ces ingénieurs de l’enchantement », une jolie formule pour caractériser notre métier. Qui dans sa pratique professionnelle, lors d’un événementiel d’entreprise ou dans la conduite d’un projet, n’a pas connu ce sentiment d’un alignement de toutes les planètes, d’un partage en résonance d’une expérience collective où le terme d’entreprise relationnelle prend tout son sens ? Yves Winkin et Jean-Marie Charpentier dissèquent à partir d’exemples vécus ces moments d’utopie concrète, de « suspension provisoire de l’incrédulité, des normes et des hiérarchies » où des dispositifs de communication interne parviennent à faire bouger les lignes, les cadres des institutions. Nos auteurs n’étant pas naïfs, on lira avec intérêt leurs réflexions relatives aux conditions de transférabilité de ces moments éphémères dans les organisations du travail.
Ce livre d’entretiens -lesté de profitables notices biographiques des nombreux auteurs évoqués- est au final une véritable invitation à découvrir ou relire les travaux antérieurs d’Yves Winkin… et ses publications très actuelles comme Les Cinq leviers de la ville relationnelle (Éditions Apogée), livre co-écrit avec l’anthropologue et géographe Sonia Lavadinho. Je ne saurai terminer cette chronique sans remercier Jean-Marie Charpentier pour ce généreux et ô combien stimulant partage !
