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Rendre le monde indisponible

Lu pour vous
1 octobre 2020

Qu’il est stimulant de lire les travaux d’Hartmut Rosa, représentant de l’école de Francfort et d’une « sociologie de la relation au monde », et exégète des travaux du philosophe Charles Taylor ! Avec ce dernier ouvrage, il prolonge et vulgarise ses réflexions autour des concepts d’« accélération » puis de « résonance », largement commentés et qui lui ont valu une notoriété mondiale.

L’expérience de la vie, rappelle-t-il, naît et s’accomplit dans la rencontre et la résonance avec ce qui nous entoure, dans le fait d’être relié avec le monde, les autres et soi-même, d’être affecté et transformé par ces expériences. Or, les conséquences de notre « modernité tardive », pour reprendre ses termes, étouffent ces possibilités de résonance. Ce qui tue la résonance aujourd’hui, précise t- il « ce sont trois éléments que le néolibéralisme a réussi à imposer : le manque de temps permanent, la mise en concurrence constante des individus et l’angoisse existentielle liée aux conditions sociales de ce néolibéralisme. Ce qui est valorisé, c’est l’optimisation de tous les aspects de la vie ». Le désir de rendre le monde et toutes ses ressources disponibles, maîtrisables et calculables, le désir insatiable d’accumulation, de possession illimitée, tout cela génère des conséquences dramatiques. Un monde totalement connu, dominé, prévisible serait un monde mort, peuplé d’êtres blasés sans désir…La logique de cet emballement sans fin accouche paradoxalement aujourd’hui d’un monde qui devient de plus en plus indisponible, opaque et incertain (en termes de raréfaction des ressources, d’inégalités sociales, de démographie mondiale galopante, de pandémies et autres soucis climatiques). Tout se passe comme si nous avions perdu notre relation au monde parce que nous en disposons totalement.

Pour Hartmut Rosa, la vie bonne est moins la possession des ressources (argent, pouvoir, statut social…) qu’une « relation au monde réussie ». Être en relation de résonance signifie basculer dans une relation de responsabilité et de soin… Entrer en résonance, c’est accepter de modifier notre rapport au temps, accepter que les choses nous échappent, accepter l’expérience de la vulnérabilité, de la rencontre qui ouvre la possibilité de nous transformer. Comment recréer de la résonance et de l’imprévu ? Quelle alternative à notre emballement consumériste et productiviste ? Entre croissance effrénée et décroissance, sans doute existe-t-il une voie médiane – esquissée dans cet ouvrage, mais que l’auteur se propose d’explorer dans des travaux à venir –, soit une ligne de crête d’une résonance possible et souhaitable avec notre histoire, les autres et le monde. Pour l’auteur, une société décente serait une société animée par la recherche du bien commun, une société où l’on sait écouter et répondre ; où la parole de chacun produit un effet, produit une transformation de la société et de chacun de ses membres. Sur le plan sociétal, nos sociétés démocratiques ne peuvent s’établir comme sphère de résonance que si elles parviennent à freiner ou immobiliser les forces de croissance et d’accélération, afin de permettre de se réapproprier et de remodeler les structures fondamentales de la communauté, de son environnement matériel et institutionnel. À l’échelle de chaque individu, l’auteur suggère, en guise d’antidote de ces recherches effrénées d’optimisation de nos ressources, d’encourager la création « d’espaces de résonance » à l’école, à l’hôpital, dans les entreprises, soit des espaces, des lieux et des moments d’écoute mutuelle, où chacun accepte de se laisser toucher, affecter, voire transformer par une relation. Jolie idée et proposition qui fait écho au mouvement des convivialistes, cher au sociologue Alain Caillé.

Rendre le monde indisponible, Éditions La Découverte, 2020 Hartmut Rosa

Article issu des Cahiers de la communication interne n°46

Par

Jean-Marc Bernardini

Ancien responsable de l’unité communication interne du groupe RATP, membre du jury du prix Afci du livre

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